Le blanc ou la couleur comme un accident

 

Pendant plusieurs années, je n’ai travaillé qu’avec du blanc. Cela ne voulait pas dire qu'il y avait absence totale de couleur. La couleur était là, en quantité minimale, mais surtout de façon «accidentelle».

 

Tout a commencé en 2001, avec la série La stratégie du fantôme. C'est une série de dessins repoussés au stylo-bille. Le travail est fait sur l'envers, et apparaît comme une boursouflure, «une vilaine cicatrice» aussi blanche que le fond. Cette série est un inventaire d'objets de notre quotidien, une sorte de radiographie de notre banale intimité.

 

Il n’y avait pas de volonté délibérée, mais tout en réalisant ces dessins, j’ai compris qu’il y avait une nécessité à occulter la couleur : je traversais dans ma vie une période de deuil très douloureuse, et cette absence de tonalité ne disait rien d'autre que l'absence d'un être proche. Les objets représentés formaient une sorte d’inventaire de ce qu'il peut rester après la disparition d'un être humain. Chaussette, presse-purée, savon, veste... Que des choses futiles et dérisoires.

 

Je rejoignais mes thèmes de prédilection (le banal, le souvenir, l'oubli, la notion de temps...) proches des «mémento mori», mais avec une intensité plus forte, due à l'état d'esprit dans lequel je me trouvais à ce moment-là.

 

Et puis, au fil des dessins, méthodiquement réalisés sur l'envers, des déchirures ça et là avaient creusé le papier, permettant au stylo d'apparaître de temps en temps sur l'endroit.

J'avais été fasciné par cette couleur qui prenait le dessus, par sa force qui s'exprimait avec une grande économie au milieu de ce blanc dominant.

 

Cette série a influencé tout mon travail à venir. Moi qui depuis quelques années avais plutôt une pratique de dessin, je suis retournée vers la peinture, vers ce qu’elle a de généreux et de sensuel, mais pendant longtemps, je n’ai utilisé que du pigment blanc, avec la conscience, toutefois, que la couleur m’était discrètement indispensable. Il y avait comme un accord tacite entre elle est moi : elle devait être là l’air de rien, et ce n’était en aucun cas moi qui devais la choisir, l’appliquer, la bichonner.

 

J’ai choisi, alors, des supports qui possédaient intrinsèquement des éléments colorés. Couleur ready made. C'est le cas de la série De l'importance de la tache de gras, peintures sur cartons d'emballage avec messages écrits ou pictogrammes colorés, puis de Blanc comme une robe de m..., sur les « martyrs » des étudiants des Beaux-Arts, planches de bois qui reçoivent traces de cutter et de pinceau ou de Vie, mode d’emploi, ayant comme support les tables d’atelier chargés des stigmates des travaux passés. 

 

Si aujourd’hui, je m’autorise la couleur, c’est d’une façon bien particulière. Elle n’arrive jamais dans un geste posé, mesuré, maîtrisé. Pots renversés, coulures, pinceaux chargés de peinture et posés sur la feuille : autant de stratégies pour faire entrer la couleur par effraction.

 

Anne Gérard, 2014