Portraits approximatifs d’un monde en miettes

Sur quelques séries d’Anne Gérard

 

Le travail d’Anne Gérard se fait avec de la toile, du papier, des boîtes d’allumettes, des ardoises ou des moules à tarte. Il use du pinceau, du crayon ou du stylo, il varie les formats et l’emploi des colorants ; cette variété est toujours tendue par une attitude de départ paradoxale : la volonté de mêler savoir-faire et malhabileté, maîtrise et désinvolture, comme si se creusait là dedans un dialogue du savoir et de l’ignorance, de l’important et du dérisoire. Autant dire qu’il est toujours traversé par une profonde interrogation sur l’art et ses moyens, sur l’acte même de peindre ou dessiner, sa validité, sa crédibilité, ses enjeux.

 

La première chose qui m’a frappé, quand j’ai découvert voici quelques années, l’œuvre d’Anne Gérard, c’était cette qualité du  travail de peintre, ce « fignolé » de la préparation des surfaces, cette maîtrise technique qui contrastaient avec l’impression de bâclé et de déséquilibre due, par exemple, à la façon dont le peintre avait choisi de tendre sa toile, et que renforçait la panoplie des objets qu’elle y figurait, et le mode un peu incertain de composition adopté.

 

Ce qui se montrait là, c’était un art- c’est à dire un savoir-faire- comme tenu à distance et mis au service de sujets dérisoires, dérisoirement présentés : bols, passoires, échelles, tubes, édifices à l’architecture incertaine que devaient bientôt compléter des représentations de la terre, selon une géographie naïve, des pyramides déséquilibrées et toute une série d’objets de l’enfance…

 

Et tous ces objets flottaient dans des jus colorés sans ordre ni désordre bien apparent, comme si leur présence n’avait d’autre dessein que de signaler le support coloré sur lequel ils étaient placés, comme si la dérision des thèmes – forte pourtant et suggestive et propice à toutes les rêveries de la précarité, qui pouvaient bien prendre essor sur ces sortes de vanités très actuelles – comme si la dérision des thèmes donc avait finalement pour objet de focaliser le regard et l’intérêt sur la qualité du travail des surfaces et la maîtrise de l’incertitude que ce travail faisait apparaître.

 

Dans le travail qui a suivi, les séries - si variées qu’elles semblent- sont traversées par des heurts analogues : ainsi, par exemple, la série des moules à tarte… La seule énonciation du titre est en elle-même significative de la mise en dérision. Il s’agit bien de moules à l’intérieur desquels figure un fragment de dessin de corps d’enfant : visage, jambes, pieds… comme noyés sous une couche cireuse sous laquelle le dessin apparaît… ou disparaît. Le dessin témoigne d’une belle maîtrise classique – et la focalisation même sur le détail relève du regard classique. En même temps, cette maîtrise est doublement mise en cause : par la couche de paraffine qui recouvre le dessin et par le choix de moules à tarte comme support… Là encore, le traitement du dessin qui apparaît et disparaît physiquement dans un contexte pour le moins inhabituel, fait disparaître le support papier d’origine et recentre curieusement le regard sur le moule et sur la série des fragments que la disposition des moules compose.

 

Une tension analogue est encore à l’œuvre dans la série des ardoises – où de banales ardoises scolaires disparaissent sous de vieux papiers d’écolier sur lesquels Anne Gérard figure, à l’encre de chine, des arbres massifs et imposants. Ou encore dans celle des boîtes d’allumettes où une ligne de crête – colline ou mi-montagne – se développe à travers des dizaines de boîtes dans un dessin au stylo bille…

 

Ce qui se joue, chaque fois, c’est la façon dont la référence au monde – les objets, les personnages – focalise sur le travail de l’art - le fond, le traitement du support- comme si l’art cherchait à faire face - malgré tout – à l’émiettement et à la dérision des références… En même temps, cette focalisation sur le fond met en cause les qualités propres du support : moules à tartes, boîtes d’allumettes, taies, mouchoirs, toiles, et se questionne sur les limites de chaque œuvre… C’est dans ce sens que le travail par série est nécessaire à Anne Gérard : la série n’explore pas une combinatoire, ni jeu de variables, ni rapport au temps, mais le va et vient des éléments et de l’ensemble, et tous les jeux à la frontière entre ensemble et éléments…

 

Et peut-être qu’au fond, se joue aussi, dans le travail d’Anne, une partie subtile entre intimité et dérision, entre le souvenir, toujours ému toujours présent, de l’enfance en soi et sa mise à distance – toujours un peu douloureuse, toujours un peu, ironiquement attendrie…

 

Raphaël Monticelli, 1999